Ehpad est l’acronyme d’établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes.
Dans cet article, je vous explique d’où vient l’Ehpad et je m’interroge sur l’avenir de ces établissements.
Dans un monde où l’on vit de plus en plus vieux, qui sera concerné par l’Ehpad ?
Est-ce une étape obligatoire de notre parcours résidentiel ?

Une invention de Louis XIV

On construit des lieux d’hébergements pour les seniors en France depuis le XVIIe siècle.

La première itération d’un habitat groupé pour les personnes âgées remonte au XVIIème siècle où le pouvoir royal ordonne la création d’hôpitaux généraux dans les villes. Ces institutions ne sont pas des lieux de soin mais de relégation, d’enfermement. On y accueille les vieux, les infirmes et les indigents. Les hôpitaux parisiens Pitié Salpètrière et Bichat ainsi que La Vieille Charité à Marseille datent de cette époque.

La salpètriere

Il faut attendre la loi du 7 août 1851 pour qu’une séparation soit faite entre l’hôpital où on soigne les malades et l’hospices où sont recueillis « les vieillards, les indigents et les infirmes ». La deuxième moitié du XIXème siècle voit se développer de nombreux hospices publics et privés, notamment sous l’égide des fondations. Plus petits que les hôpitaux généraux, les hospices en conservent l’organisation. Les résidents y sont livrés à eux même, partageant des espaces communs, sans intimité, ni soins, ni visites des proches. Cette image de l’endroit où l’on va pour mourir collera à l’institution pendant des décennies… 

Ces établissements adoptent les préceptes de l’architecture hygiéniste qui connait un boom spectaculaire à cette époque, suite aux découvertes de Pasteur sur le rôle des micro-organismes dans la propagation et la contagion. Il faut détruire les cloaques, penser aération, luminosité, espace, clarté. 

Le tournant du vingtième siècle est marqué par une progression des idées qui ne se traduit pas immédiatement dans l’évolution de l’architecture.

Le tournant du vingtième siècle ?

La loi du 14 juillet 1905 oblige les communes à porter assistance aux plus de 70 ans, aux infirmes et aux incurables. Pourtant, jusqu’à la deuxième guerre mondiale, aucun effort de construction n’est fait en direction de l’habitat pour les personnes âgées.

Le parc des hospices, déjà ancien, vieillit et se dégrade. La situation n’évolue guère après la libération de 1945. L’effort de reconstruction est dirigé en priorité vers l’habitat familial et les infrastructures du quotidien (administrations, écoles). L’habitat senior n’est toujours pas perçu comme prioritaire.

Ce sont toujours les bâtiments de l’Ancien Régime qui accueillent les vieux dans des conditions sanitaires et sociales d’un autre temps : salles communes, dortoirs, séparation des hommes et des femmes, absence d’animation. Surtout, le nombre d’établissements est insuffisant pour répondre à la demande. 

Quand Pierre Laroque publie son rapport en 1962, les personnes institutionnalisées vivent dans les hospices construits un siècle plus tôt qui relèguent toujours les indigents comme au temps de Louis XIV.

Pas étonnant que le père de la Sécurité sociale leur préfère le domicile !

La situation n’évolue guère jusqu’à la décennie 1980 où la maison de retraite est créée. La circulaire Franceschi du 7 avril 1982, relative à la politique sociale et médico-sociale pour les retraiter et personnes âgées jettent un pavé dans la mare. Joseph Franceschi, secrétaire d’État chargé des retraités et des personnes âgées y dénonce la requalification des hospices en maisons de retraite sans modifications du fonds « les résidents y vivent dans une promiscuité, un inconfort, un état d’abandon affectif et social qui ne peuvent suffire à pallier les liens qui se créent entre ces exclus et le personnel qui, avec dévouement, les prennent en charge ». 

La circulaire propose, comme substitut aux anciens hospices, un hébergement collectif pour personnes âgées ouvert sur la cité. Cette perspective a été prolongée à partir de 1989 par le programme Secteur expérimental pour une Programmation innovante de l’Habitat des Personnes âgées (SÉPIA). Il associait les acteurs du médico-social et du logement autour d’une réflexion et d’une programmation communes. 

Les bilans tirés de cette expérimentation se sont avérés assez positifs du point de vue des possibilités qu’a offertes la méthode en matière d’élaboration itérative de la demande sociale et du projet spatial. Mais les évaluations soulignent aussi la difficulté à impliquer, dans ce type de démarche, des maîtres d’ouvrage ou des maîtres d’œuvre réticents à changer leurs habitudes de travail.

Dans les années 1980 à 2000, la rénovation des hospices privilégie une approche fonctionnaliste. 

À l’instar des barres d’immeubles qui hérissent les paysages périurbains et des CES qui accueillent les lycéens, le monde de l’habitat senior invente son propre clapier à lapins, les V60 et V120. Architecture inhumaine pensée pour répondre à une logique de massification, ces sinistres structures deviennent le modèle dominant. 

Quelques projets tentent une approche différente et la période voit sortir de terre des OVNIS ambitieux comme la MAPAD d’Alfortville (1987), mais l’essentiel de la production immobilière se traduit plutôt par la standardisation des constructions.

La façade moderniste et audacieuse de la MAPAD d'Alfortville
La façade moderniste et audacieuse de la MAPAD d’Alfortville

Nouveau siècle, nouveau modèle d’Ehpad

Cette standardisation trouve son ancrage dans la loi de 2002.

En imposant des normes strictes sur le bâti, le projet et l’organisation, la loi fixe le modèle d’Ehpad qui s’est depuis généralisé. 

Selon Didier Salon, architecte spécialiste de l’Ehpad : « ce qui fait la standardisation, c’est le manque de concepts. On n’a pas les outils conceptuels pour faire autrement qu’un modèle et le répéter. »

La prise en compte des usages individuels, voulus par la circulaire de 1982 et défendus par le projet SÉPIA est battue en brèche par le fonctionnalisme. Le concept dominant devient l’Ehpad/Hôpital adapté à une population plus âgée, plus dépendante et polymédicamentée. 

L'agora centrale de la MAPAD d'Alfortville
L’agora centrale de la MAPAD d’Alfortville

Reproduire le domicile à l’Ehpad ? 

Bien qu’il soit tentant de le penser, la réalité est plus complexe.

Etymologiquement, habitat et hébergement sont des notions différentes : l’hébergement (heri-bergen) désigne les lieux retranchés de campement destinés aux armées, tandis que l’habitat (habere) est une déclinaison provenant du verbe avoir. Dans cette dualité sémantique, la politique gérontologique s’est clairement inscrite dans une logique d’hébergement pour les personnes âgées ne pouvant rester à leur domicile. 

Une chambre d’Ehpad n’est pas le domicile particulier, mais sa conception peut laisser une place à la personnalisation, et contribuer à l’appropriation de l’espace par son occupant.

Donner aux résidents les moyens de se sentir bien, favoriser ce que Didier Salon appelle l’habitabilité. « La solution est dans la variété des situations, la prise en compte des singularités. » 

« Se sentir chez soi relève de deux choses. Avoir l’impression que l’endroit nous appartient, qu’il fait partie de nous et avoir l’impression d’appartenir au lieu. J’appartiens à cette maison parce que j’y ai vécu de nombreuses heures, parce qu’elle porte encore les traces de mon passage, parce que les visages croisés me sont encore familiers. Plus l’espace de l’établissement ressemblera à la maison, plus il sera domestique et plus les gens qui y habitent se sentiront chez eux. »

Fany Cérèse
Architecte

Plusieurs études internationales mettent en avant l’intérêt et les bénéfices de la domesticité, du « comme à la maison » en institution, qui permet aux personnes accueillies de préserver, au moins en partie, leur autonomie malgré la survenue de la dépendance, de conserver leur statut d’habitant et un rôle social. Cette approche requiert de nouvelles pratiques tant dans la dimension architecturale que l’accompagnement, mais aussi une réflexion sur le consentement au risque et le partage des responsabilités. 

Selon la gérontologue Colette Eynard : « Il y a une nécessité absolue pour tous les professionnels qui travaillent dans ce domaine de ne pas oublier qu’habiter, c’est être maître chez soi. Et donc, de s’abstenir de décider ce qui est bon pour les autres, et qu’ils considèreraient probablement comme inapproprié s’ils étaient eux-mêmes concernés. »

Quel Ehpad pour le futur ?

La forme de l’Ehpad du futur est incertaine. C’est le propre du futur d’être hypothétique. Nous sommes à un moment charnière où l’évolution prévisible des mœurs et des aspirations des seniors doit s’accompagner d’un changement de logiciel pour définir l’habitat collectif adapté.

La révolution du logement pour les seniors sera humaine et fondée sur l’usage. La technologie pourra apporter son lot de simplifications, mais ce qui importe c’est de considérer l’habitat selon l’usage qu’en font ses résidents, d’avoir cet usage comme boussole et de personnaliser le projet en conséquence. 

L’histoire de l’institution montre qu’il est plus aisé d’envisager l’Ehpad à partir de données techniques ou médicales, les promoteurs d’une approche humaniste ayant toujours été minoritaires et peu entendus. C’est pourquoi les autres formes d’habitat collectif adapté, qui ne sont pas autant associées au monde médico-social, offrent des perspectives prometteuses.

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